dimanche 11 mai 2014

L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde – Robert Louis Stevenson


Je vous propose ci-après un court extrait de l’œuvre de Stevenson
OU
 l’intégralité du texte en cliquant :  «  I C I »   ( œuvre libre de droits)

[…]

Je suis né en l’an 18… Héritier d’une belle fortune, doué en outre de facultés remarquables, incité par nature au travail, recherchant la considération des plus sages et des meilleurs d’entre mes contemporains, j’offrais de la sorte, aurait-on pu croire, toutes les garanties d’un avenir honorable et distingué. Et de fait, le pire de mes défauts était cette vive propension à la joie qui fait le bonheur de beaucoup, mais que je trouvais difficile de concilier avec mon désir impérieux de porter la tête haute, et de revêtir en public une mine plus grave que le commun des mortels. Il résulta de là, que je ne me livrai au plaisir qu’en secret, et lorsque j’atteignis l’âge de la réflexion, et commençai à regarder autour de moi et à me rendre compte de mes progrès et de ma situation dans le monde, je me trouvais déjà réduit à une profonde dualité d’existence. Plus d’un homme aurait tourné en plaisanterie les licences dont je me rendais coupable ; mais des hauteurs idéales que je m’étais assignées, je les considérais et les dissimulais avec un sentiment de honte Presque maladif. Ce fut donc le caractère tyrannique de mes aspirations, bien plutôt que des vices particulièrement dépravés, qui me fit ce que je devins, et, par une coupure plus tranchée que chez la majorité des hommes, sépara en moi ces domaines du bien et du mal où se répartit et dont se compose la double nature de l’homme.
Dans mon cas particulier, je fus amené à méditer de façon intense et prolongée sur cette dure loi de l’existence qui se trouve à la base de la religion et qui constitue l’une des sources de tourments les plus abondantes. Malgré toute ma duplicité, je ne méritais nullement le nom d’hypocrite : les deux faces de mon moi étaient également d’une sincérité parfaite ; je n’étais pas plus moi-même quand je rejetais la contrainte et me plongeais dans le vice, que lorsque je travaillais, au grand jour, à acquérir le savoir qui soulage les peines et les maux.
Et il se trouva que la suite de mes études scientifiques, pleinement orientées vers un genre mystique et transcendant, réagit et projeta une vive lumière sur l’idée que je me faisais de cette guerre sempiternelle livrée entre mes éléments constitutifs. De jour en jour, et par les deux côtés de mon intelligence, le moral et l’intellectuel, je me rapprochai donc peu à peu de cette vérité, dont la découverte partielle a entraîné pour moi un si terrible naufrage : à savoir, que l’homme n’est en réalité pas un, mais bien deux. Je dis deux, parce que l’état de mes connaissances propres ne s’étend pas au-delà. D’autres viendront après moi, qui me dépasseront dans cette voie, et j’ose avancer l’hypothèse que l’on découvrira finalement que l’homme est formé d’une véritable confédération de citoyens multiformes, hétérogènes et indépendants.
Pour ma part, suivant la nature de ma vie, je progressai infailliblement dans une direction, et dans celle-là seule. Ce fut par le côté moral, et sur mon propre individu, que j’appris à discerner l’essentielle et primitive dualité de l’homme ; je vis que, des deux personnalités qui se disputaient le champ de ma conscience, si je pouvais à aussi juste titre passer pour l’un ou l’autre, cela venait de ce que j’étais foncièrement toutes les deux ; et à partir d’une date reculée, bien avant que la suite de mes investigations scientifiques m’eût fait même entrevoir la plus lointaine possibilité de pareil miracle, j’avais appris à caresser amoureusement, tel un beau rêve, le projet de séparer ces éléments constitutifs. Il suffirait, me disais-je, de pouvoir caser chacun d’eux dans une individualité distincte, pour alléger la vie de tout ce qu’elle a d’insupportable : l’injuste alors suivrait sa voie, libéré des aspirations et des remords de son jumeau supérieur ; et le juste s’avancerait d’un pas ferme et assuré sur son chemin sublime, accomplissant les bonnes actions dans lesquelles il trouve son plaisir, sans plus se voir exposé au déshonneur et au repentir causés par ce mal étranger. C’est pour le châtiment de l’humanité que cet incohérent faisceau a été réuni de la sorte – que dans le sein déchiré de la conscience, ces jumeaux antipodiques sont ainsi en lutte continuelle. N’y aurait-il pas un moyen de les dissocier ?
J’en étais là de mes réflexions lorsque, comme je l’ai dit, un rayon inattendu jailli de mes expériences de laboratoire vint peu à peu illuminer la question. Je commençai à percevoir, plus vivement qu’on ne l’a jamais fait, l’instable immatérialité, la fugacité nébuleuse, de ce corps en apparence si solide dont nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir d’attaquer cette enveloppe de chair et de l’arracher ainsi que le vent relève les pans d’une tente. Mais je ne pousserai pas plus loin cette partie scientifique de ma confession, pour deux bonnes raisons. D’abord, parce que j’ai appris à mes dépens que le calamiteux fardeau de notre vie est pour toujours attaché sur nos épaules, et qu’à chaque tentative que l’on fait pour le rejeter, il n’en retombe sur nous qu’avec un poids plus insolite et plus redoutable. En second lieu, parce que, ainsi que mon récit le rendra, hélas ! trop évident, ma découverte fut incomplète. Je me bornerai donc à dire qu’après avoir reconnu dans mon corps naturel la simple auréole et comme l’émanation de certaines des forces qui constituent mon esprit, je vins à bout de composer un produit grâce auquel ces forces pouvaient être dépouillées de leur suprématie, pour faire place à une seconde forme apparente, non moins représentative de mon moi, puisque étant l’expression et portant la marque d’éléments inférieurs de mon âme.
J’hésitai longtemps avant de mettre cette théorie à l’épreuve de l’expérience. Je savais trop que je risquais la mort ; car, avec un produit assez puissamment efficace pour forcer et dominer la citadelle intime de l’individualité, il pouvait suffire du moindre excès dans la dose ou de la moindre intempestivité dans son application, pour qu’elle abolît totalement ce tabernacle immatériel que je comptais lui voir modifier. Mais l’attrait d’une découverte aussi singulière et aussi grosse de conséquences surmonta finalement les objections de la crainte. Depuis longtemps ma teinture était prête ; il ne me resta donc plus qu’à me procurer, dans une maison de droguerie en gros, une forte quantité d’un certain sel que je savais être, de par mes expériences, le dernier ingrédient nécessaire ; et enfin, par une nuit maudite, je combinai les éléments, les regardai bouillonner et fumer dans le verre, tandis qu’ils réagissaient l’un sur l’autre, et lorsque l’ébullition se fut calmée, rassemblant toute mon énergie, j’absorbai le breuvage.
J’éprouvai les tourments les plus affreux : un broiement dans les os, une nausée mortelle, et une agonie de l’âme qui ne peut être surpassée à l’heure de la naissance ou à celle de la mort. Puis, rapidement, ces tortures déclinèrent, et je revins à moi comme au sortir d’une grave maladie. Il y avait dans mes sensations un je ne sais quoi d’étrange, d’indiciblement neuf, et aussi, grâce à cette nouveauté même, d’incroyablement exquis. Je me sentais plus jeune, plus léger, plus heureux de corps ; c’était en moi un effrénément capiteux, un flot désordonné d’images sensuelles traversant mon imagination comme un ru de moulin, un détachement des obligations du devoir, une liberté de l’âme inconnue mais non pas innocente. Je me sentis, dès le premier souffle de ma vie nouvelle, plus méchant, dix fois plus méchant, livré en esclavage à mes mauvais instincts originels ; et cette idée, sur le moment, m’excita et me délecta comme un vin. Je m’étirai les bras, charmé par l’inédit de mes sensations ; et, dans ce geste, je m’aperçus tout à coup que ma stature avait diminué.
Il n’existait pas de miroir, à l’époque, dans ma chambre ; celui qui se trouve à côté de moi, tandis que j’écris ceci, y fut installé beaucoup plus tard et en vue même de ces métamorphoses. La nuit, cependant, était fort avancée… le matin, en dépit de sa noirceur, allait donner bientôt naissance au jour… les habitants de ma demeure étaient ensevelis dans le plus profond sommeil, et je résolus, tout gonflé d’espoir et de triomphe, de m’aventurer sous ma nouvelle forme à parcourir la distance qui me séparait de ma chambre à coucher. Je traversai la cour, où du haut du ciel les constellations me regardaient sans doute avec étonnement, moi la première créature de ce genre que leur eût encore montrée leur vigilance éternelle ; je me glissai au long des corridors, étranger dans ma propre demeure ; et, arrivé dans ma chambre, je me vis pour la première fois en présence d’Edward Hyde.
Je ne puis parler ici que par conjecture, disant non plus ce que je sais, mais ce que je crois être le plus probable. Le mauvais côté de ma nature, auquel j’avais à cette heure transféré le caractère efficace, était moins robuste et moins développé que le bon que je venais seulement de rejeter. De plus, dans le cours de ma vie, qui avait été, somme toute, pour les neuf dixièmes une vie de labeur et de contrainte, il avait été soumis à beaucoup moins d’efforts et de fatigues. Telle est, je pense, la raison pourquoi Edward Hyde était tellement plus petit, plus mince et plus jeune que Henry Jekyll. Tout comme le bien se reflétait sur la physionomie de l’un, le mal s’inscrivait en toutes lettres sur les traits de l’autre. Le mal, en outre (où je persiste à voir le côté mortel de l’homme), avait mis sur ce corps une empreinte de difformité et de déchéance. Et pourtant, lorsque cette laide effigie m’apparut dans le miroir, j’éprouvai non pas de la répulsion, mais bien plutôt un élan de sympathie. Celui-là aussi était moi. Il me semblait naturel et humain. À mes yeux, il offrait une incarnation plus intense de l’esprit, il se montrait plus intégral et plus un que l’imparfaite et composite apparence que j’avais jusque-là qualifiée de mienne. Et en cela, j’avais indubitablement raison. J’ai observé que, lorsque je revêtais la figure de Hyde, personne ne pouvait s’approcher de moi sans ressentir tout d’abord une véritable horripilation de la chair. Ceci provenait, je suppose, de ce que tous les êtres humains que nous rencontrons sont composés d’un mélange de bien et de mal ; et Edward Hyde, seul parmi les rangs de l’humanité, était fait exclusivement de mal.

[…]

Extrait du livre : « L’étrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde », de Robert Louis Stevenson.





L’œuvre :

« L’Etrange cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde » a été publié en 1886.
« Je rêvais à un joli conte d’horreur… » Protestant presque contre l’intervention de sa femme Fanny alertée par les cris d’un cauchemar, ainsi s’exprimait Robert Louis Stevenson par une nuit de 1885, dans son cottage ``Skerryvore ´´, près de Bournemouth. Dans les trois jours qui suivirent cette interruption, il rédigea une première version de ce conte, qui fut rejetée par Fanny comme trop crue et trop peu allégorique, deuxième intervention d’une épouse zélée qui l’avait soigné et sauvé en Californie avant leur mariage en 1880. Quels détails inacceptables contenait ce premier manuscrit ? On ne le saura jamais, car Stevenson, excédé, le jeta au feu. Il rédigea ensuite une autre version, également en trois jours, puis une troisième, plus élaborée, en six semaines, qui parut chez Longmans en janvier 1886. Le texte connut un succès immédiat. En Angleterre, près de quarante mille exemplaires furent vendus durant les six premiers mois. Même phénomène aux Etats-Unis. « L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde était né. Un cauchemar avait accouché d’un chef-d’œuvre. […] » Extrait de la présentation de Jean-Pierre Naugrette sur « L’Etrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde » de Stevenson, coll.Libretti -  Livre de poche.

L’écrivain écossais Robert Louis Stevenson (1850-1894)

L’épouse de l’écrivain, Fanny Vandergrift  Osbourne Stevenson (1840-1914)

Skerryvore Cottage, Bournemouth (Angleterre)

Ce classique de la littérature a été adapté sous de multiples formes : au cinéma, à la télévision, en bande dessinée, en jeu vidéo, etc… 

Résumé:

M. Utterson est notaire à Londres. Un soir, il apprend qu’un dénommé Hyde, individu violent et peu recommandable, loge chez son ami de longue date, le respectable et éminent docteur Jekyll. Or, ce dernier lui a récemment confié son testament : il y désigne Hyde comme unique héritier en cas de décès ou de disparition  inexpliquée excédant trois mois.

Craignant  que son ami ne subisse des contraintes, le dévoué notaire décide d’enquêter sur ce sinistre Hyde.  Bientôt, le Dr Jekyll n’apparaît plus en société et se cloître avec obstination dans son laboratoire.

L’infaillible détermination d’Utterson pour soustraire le Dr Jekyll à l’influence destructrice de Mr Hyde, va le mener sur des voies complexes et inimaginables. Car ces deux êtres que tout semble opposer sont pourtant unis par un lien puissant qui échappe à tout entendement…

Analyse express, mon avis :

Voilà  une œuvre à la fois démodée et universelle : démodée par la forme, avec un style d’écriture parfois vieillot et compassé ( la traduction date de 1926) ; universelle, car elle traite du combat qui s’opère au quotidien en tout être humain pour faire pencher sa balance intérieure du côté du bien ou du côté du mal.

Pourtant, pour Stevenson, ce thème ne se limite pas à disséquer le moment où se rompt ce délicat équilibre, bouleversement intimement  lié à la manière dont chacun  choisit de cultiver  son jardin secret. Il s’agit également de poser un regard acéré sur une société du paraître où rien n’est totalement blanc ou noir. L’auteur évoque ainsi de nombreuses zones grises : le conte est traversé par des notables respectés, qui hantent les nuits londoniennes et semblent mener une double vie dans une espèce de flou  convenu, en direction duquel chacun se garde bien de poser les yeux. 

J’ai eu du plaisir à lire l’œuvre originale de Stevenson, car l’auteur s’attache à captiver le lecteur par un savant mélange à mi-chemin entre enquête policière et analyse psychologique. Bien entendu, je connaissais déjà l’histoire, pour l’avoir croisée…où donc… ?  Peut-être un vieux film…Je ne m’en souviens plus, je crois qu’elle est profondément ancrée dans l’inconscient collectif. Toujours est-il que je ne me suis pas ennuyée une seconde en  lisant  ce classique incontournable!

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