dimanche 10 juin 2012

Comprenne qui voudra - Paul Éluard

 

« En ce temps-là, pour ne pas châtier
les coupables, on maltraitait des
filles. On allait même jusqu’à les
tondre. »

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés

Une fille faite pour un bouquet
Et couverte
Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante
Comme une aurore de premier mai
La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris
Qu’elle est souillée
Une bête prise au piège
Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme
Voudrait bien dorloter
Cette image idéale
De son malheur sur terre.


                     Paul Éluard



Paul Éluard (1895- 1952) est un auteur français, ambassadeur du  mouvement dadaïste dans un premier temps, puis du surréalisme par la suite. Homme de gauche, ses penchants politiques vont vers le communisme. Sa notoriété, il la doit  à son talent de poète amoureux, puisqu’il a eu plusieurs muses dans sa vie qui ont toutes profondément inspiré sa poésie. Je ne citerai que la plus charismatique d’entre elles, Gala, qui finit d’ailleurs par le quitter, pour rejoindre le peintre surréaliste Dali. Mais Éluard est également un poète militant, et c’est avant tout cet aspect de sa personnalité qui  marque ses contemporains. Sa vie durant, il va défendre des valeurs pacifistes. En effet, il est très marqué par ses années de jeunesse où il est incorporé comme infirmier sur le front de 1914, et exerce ainsi  dans un hôpital militaire. Il y côtoie de près les horreurs de la guerre, la haine, la face obscure de l’être humain et en  garde une vive révolte qui le mène vers l’engagement idéologique au cours de la Seconde Guerre mondiale. Éluard devient une figure emblématique de la résistance, et son nom  lié à la lutte contre l’invasion nazie.

Paul Eluard écrit le poème « Comprenne qui voudra » en 1944, à la Libération. Il est publié clandestinement dans le recueil de poèmes « Au rendez-vous allemand ». Il écrira encore : «  (…) Je revois devant la boutique d’un coiffeur de la rue Grenelle, une magnifique chevelure féminine gisant sur le pavé. Je revois des idiotes lamentables tremblant de peur sous les rires de la foule. Elles n’avaient pas vendu la France et elles n’avaient souvent rien vendu du tout. (…) ».

Car être tondue, c’était le sort réservé à celles que l’on accusait à tord ou à raison, d’avoir couché avec un Allemand en échange d’avantages, d’avoir collaboré  en fournissant des informations sensibles, ou d’avoir simplement été au service de l’occupant (femmes de ménage, lingères, cuisinières, etc). Elles étaient perçues comme  des femmes coupables d’infidélité à la nation. Elles étaient dénoncées, sermonnées, mises à genoux. On dessinait des croix gammées sur leur corps. Elles étaient moquées par les foules, exhibées dans les rues le crâne rasé, parfois nues. On leur crachait dessus, on leur lançait des projectiles dégradants. Quelque fois sous l’objectif d’appareils photo ou de caméras. Vous pouvez visionner un  court extrait de ces films  sur le site http://www.youtube.com/watch?v=Fh7ss-E9f78. Édifiant.

Il faut tout de même préciser que «  le châtiment de tonte de la chevelure d’une femme est ancien et présent dans plusieurs cultures : on en trouve des exemples dans la Bible, en Germanie antique, chez les Wisigoths, dans un capitulaire carolingien de 805 et il est déjà utilisé au Moyen-âge contre les femmes adultères. Par l’ordonnance contre les Roms du 11 juillet 1682, Colbert condamne, en dehors de tout délit, les hommes aux galères à perpétuité et les femmes à être tondues. » (Wikipédia).

Au cours du XXe siècle, l’Allemagne de Weimar, l’Allemagne nazie, l’Espagne franquiste ont fait usage de cette punition. Après le Seconde Guerre mondiale, la France, la Belgique, l’Italie, la Norvège,  et dans une moindre mesure, les Pays-Bas et le Danemark.

En écrivant ce poème, Paul Éluard s’inscrit donc dans un courant de pensée contraire au sentiment général. Seuls certains intellectuels comme Sartre se positionnent contre cette forme d’humiliation. À la libération, les gens venaient de vivre des années d’atrocités, ils portaient un regard impitoyable sur celles qu’ils considéraient comme des coupables. Ce n’est qu’avec le recul et l’apaisement procuré par le temps qui passe, que la société jugera ces femmes de manière plus indulgente : soit comme des naïves amoureuses, soit comme de simples victimes de la guerre.

Une triste page de l’histoire…


Voici encore les références de deux livres traitant du sujet :
- « Femmes tondues France – libération », de Julie Desmarais, éd.Presses Université Laval
- « La France virile, les femmes tondues à la libération » de Fabrice Virgili, éd.Payot


Georges Brassens a composé une chanson intitulée « la tondue ». Vous pouvez l’écouter sur votre site musical préféré.



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